En fin d’après-midi, nous arrivons en vue du fort. Nous venions de traverser Reims, laissant nos blessés à l’ancien Hôtel-Dieu Saint-Rémi, transformé en ambulance militaire. L’un des voltigeurs était émerveillé par la vue de Notre-Dame de Reims. Contents de voir l’ennemi s’éloigner, les habitants nous ont fait boire du « vin fou », un vin blanc qui fait des bulles et pétille dans la bouche, un procédé inventé récemment par deux moines. Je ne sais pas si ce vin aura du succès dans les cafés de Paris. Bientôt le repos, mais la dernière route qui mène au fort est une pente escarpée : il a fallu fournir un dernier effort.

Le sergent nous attendait à la garde et a fait refermer la grande et lourde porte du fort derrière nous.

Nous savions que ce soir, nous allions dormir en caserne, sur une vraie paillasse et sur le lit réglementaire (à deux sur le lit, en tête-bêche). La chambrée est lumineuse et agréable. On y est bien.

À vingt heures, la garde donne l’alerte et nous nous rééquipons. Fausse alerte : ce sont le reste de la troupe, un tambour, la blanchisseuse et la vivandière qui nous rejoignent.

Dans la lumière de nos lanternes apparaissent une chevrette et son petit, qui se sauvent aussitôt. Pas besoin de tirer : la vivandière nous a trouvé de la viande pour aujourd’hui et demain. La blanchisseuse nous parle de fantômes : il paraît que les âmes de nos camarades errent et peuvent se retrouver dans le fort. Nous sommes trop fatigués pour avoir peur et nous nous endormons aussitôt.

Les jours suivants alternent entre entraînements, gardes et patrouilles. Le lendemain matin, le brouillard est tel, entre la montagne de Reims et le mont de Berru, que la patrouille marche sans rien voir et ne détecte aucun ennemi. Au retour, l’ordre serré est parfaitement exécuté sous les ordres du caporal. Nous sommes rejoints par un jeune cornet de voltigeurs. Puis nous montons la garde à la redoute qui protège le flanc sud du fort. Rien à signaler.

Le jour suivant, il fait froid : quelle différence avec la veille ! Le vent souffle sur les plaines détrempées de Champagne. Le ciel est bas, chargé de nuages gris, et la terre blanche, crayeuse, colle aux chaussures.

Nous partons donc en patrouille, une patrouille de six hommes commandée par le sergent. Nous devons reconnaître les environs : repérer les mouvements ennemis et sécuriser les routes pour les troupes impériales. Nous marchons, nos fusils à silex prêts, les yeux scrutant les haies et les bois. Le caporal, un vétéran, ouvre la marche, son regard affûté par des années de guerre. Derrière lui, les autres tentent de masquer leur nervosité.

Soudain, un bruit de sabots. Le sergent lève le poing. Tous s’arrêtent. Nous nous dissimulons derrière un talus. Un petit détachement cosaque passe, l’air hagard, probablement en reconnaissance eux aussi. Nous retenons notre souffle : le moindre bruit aurait pu déclencher une escarmouche sanglante. Une fois les cavaliers passés, le sergent fait signe de continuer.

Nous atteignons une ferme abandonnée, où nous trouvons des traces fraîches : des bottes, des restes de feu, des papiers en russe. L’ennemi est proche. Notre patrouille fait demi-tour, rapportant ces informations précieuses au capitaine. Grâce à notre vigilance, une embuscade est évitée et les troupes françaises peuvent se repositionner. Nous fûmes fiers de notre action.

Enfin, nous pouvons profiter de quelques moments de détente. Un carabinier sort ses dés, un autre une bouteille, le tambour ses cartes. Le sergent nous raconte ses batailles. On l’écoute ? Non, on ne l’écoute pas ; alors il reprend le règlement militaire et le relit (car il sait lire, le bougre). Le « peintre » continue de nous dessiner sur son carnet. Il dit qu’il fera des tableaux plus tard pour faire connaître les exploits du 16ᵉ Léger, 1er bataillon, aux générations futures.

Mais bientôt, il faut partir. Nous rassemblons nos affaires et nous nous mettons en route : il paraît que nous allons dans l’Aube.